Discours d’ouverture de la cérémonie du Prix des Technologies Numériques

Monsieur le Président du Jury, Cher Vincent Pilloy

Monsieur le Directeur de Télécom ParisTech, Cher Yves Poilane

Monsieur le Président de Télécom ParisTech alumni, Cher Laurent Soulier

Mes chers collègues,

Mesdames et Messieurs,

C’est au nom du Président de l’Assemblée nationale que j’ai l’honneur d’ouvrir cette 21ème cérémonie du prix des technologies numériques.

Ce soir, par ce prix, trois acteurs de la fintech seront récompensés : non seulement parce que leurs projets auront fortement marqué l’univers des technologies et de l’information cette année ; mais aussi, et surtout, parce qu’ils ont contribué de façon décisive à leur évolution.

Accueillir les acteurs du numérique et de l’éducation là où siègent les représentants de la nation, là où s’écrit chaque jour l’histoire de notre démocratie, nous honore et nous oblige.

A travers cette cérémonie, en ce lieu, je vois un signal fort, une volonté politique clairement affirmée, celle d’embrasser pleinement la nouvelle réalité numérique et d’en assumer toutes les conséquences.

Le message que nous adressons ce soir collectivement me semble donc essentiel.

Et – sur ce message – je veux partager avec vous 3 points de convictions.

Le numérique n’est pas un secteur d’activité, ce n’est plus une révolution à venir.

Le numérique est, de fait, le nouveau contrat social.

Le nouveau contrat social parce que le choc copernicien numérique est venu percuter l’organisation même de notre société.

Cette mutation vient bouleverser quatre axes essentiels que sont nos modèles de production, d’innovation, d’apprentissage et de solidarités.

Le nouveau contrat social parce que le numérique doit être intégré de façon transverse à l’ensemble de nos politiques publiques, tant il vient modifier nos façons de consommer, de produire, de distribuer, de nous loger, de nous soigner, d’apprendre, d’appréhender les sujets énergétiques, de nous défendre ou encore de nous informer.

Le nouveau contrat social parce que le numérique vient au fond modifier notre rapport au temps, notre rapport à l’espace et notre rapport à la puissance publique.

Il nous oblige à repenser des notions fondamentales, telles que celles de nation et de frontières, de centres et de périphéries, de mobilités. Autant de notions qui ont structuré notre imaginaire collectif et sur lesquelles ont fait fond nos politiques publiques.

L’espace public est désormais pleinement numérique.

Il porte en lui les mêmes exigences, les mêmes nécessités et une urgence accrue de transcender la place publique ensauvagée où la foule numérique trahit parfois le peuple.

Un nouveau contrat social donc, avec pour avenant essentiel le cyber, qui n’est rien d’autre qu’une politique publique de gestion de risques et, en même temps, la dimension réelle des enjeux.

Le numérique n’est ni seulement un risque, ni seulement une opportunité, c’est le nouveau paradigme sur lequel repose l’organisation de notre société.

Et dans ces conditions, il n’y a ni temps ni place pour l’ignorance, la passivité ou la naïveté.

L’enjeu c’est la nécessaire maîtrise de la donnée numérique, qui garantit la protection des intérêts des Français et des Européens et donc celui de notre souveraineté dans sa définition la plus basique, celle consistant à nous organiser pour ne pas nous laisser dicter nos choix par d’autres que nous, qu’elles soient des puissances étatiques ou qu’elles soient des puissances privées.

L’espace numérique mondial est le champ de bataille sur lequel s’affrontent chaque jour les grands acteurs comme les grands opérateurs privés (les gafam, natu et batx) et les puissances continentales étrangères comme les États-Unis très protectionnistes, la Russie très organisée ou encore la Chine très conquérante.

L’espace numérique ne peut pas, ne peut plus, ne doit pas, ne doit plus échapper au droit.

C’est en ce sens qu’il nous faut sortir d’une forme de naïveté concernant les enjeux dont il s’agit et la force des intérêts en présence.

Ce combat pour la maîtrise de la donnée numérique, vous le savez, est une urgence absolue : il doit être mené de toutes nos forces, chaque jour, et dans le seul cadre pertinent au niveau mondial : celui de notre Union Européenne.

C’est une évidence : nous nous battrons plus efficacement à 513 millions d’européens plutôt qu’à 66 millions de français. Chacun de nous doit en être convaincu.

Le cadre des enjeux étant dressé, je veux vous dire, et c’est mon deuxième point de conviction, que la volonté politique est là.

Elle est clairement affirmée par le Président de la République et partagée par-delà même sa majorité à l’Assemblée nationale.

Ce combat pour notre souveraineté, nous devons le mener sur tous les fronts :

  • celui de l’investissement
  • celui de l’innovation et de son financement
  • celui des infrastructures, de la formation, de la féminisation
  • celui de la régulation des opérateurs
  • celui de la mise en œuvre d’une stratégie aussi bien défensive qu’offensive s’agissant de l’influence numérique et notamment celui du sujet relatif à la diffusion méthodique et organisée de mensonges de masse.

Et c’est le troisième point de conviction que je veux partager avec vous.

La prise de conscience et la volonté politique ne suffisent pas. Elles sont nécessaires mais pas suffisantes.

Il s’agit de protéger nos intérêts et de conquérir de nouveaux espaces, il s’agit d’inventer de nouveaux modèles mais il s’agit aussi et surtout du combat millénaire contre l’obscurantisme.

Les réseaux sociaux – et l’enfermement algorithmique (la version moderne des affinités électives de Goethe) peuvent trop souvent apparaître aujourd’hui comme des caisses de résonance d’une forme de déchéance de rationalité.

Où la vérité scientifique, documentée, factuelle n’est plus qu’une opinion parmi tant d’autres.

Ce combat contre l’obscurantisme est millénairement ancien. Le nouveau paradigme numérique n’en fait que modifier les armes.

Permettez-moi ici de convoquer devant vous un ancien collègue qui nous rend aussi humble qu’exigeant.

Je nomme l’immense Victor Hugo qui en 1878 disait déjà :

« Vous avez soin de vos villes, vous voulez être en sûreté dans vos demeures, vous êtes préoccupés de ce péril, laisser la rue obscure ; songez à ce péril plus grand encore, laisser obscur l’esprit humain. Les intelligences sont des routes ouvertes ; elles ont des allants et venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnés, elles peuvent avoir des passants funestes ; une mauvaise pensée est identique à un voleur de nuit, l’âme a des malfaiteurs ; faites le jour partout ; ne laissez pas dans l’intelligence humaine de ces coins ténébreux où peut se blottir la superstition, où peut se cacher l’erreur, où peut s’embusquer le mensonge. L’ignorance est un crépuscule ; le mal y rôde. Songez à l’éclairage des rues, soit ; mais songez aussi, songez surtout, à l’éclairage des esprits. »

 En quelques mots, le génie hugolien résumait l’enjeu suprême. Le combat éternel du genre humain. Celui qui ne fait aujourd’hui que changer en se masquant derrière une prétendue modernité mais qui au fond reste le même.

C’est en ce sens que le numérique n’est donc ni seulement un problème ni seulement une solution, il est un choix politique qui exige de nous une école de la République lucide et déterminée.

Car c’est l’esprit critique qui est, en dernière instance, le meilleur rempart contre l’obscurantisme renouvelé dans l’espace public numérique.

Nous devons par conséquent investir toutes nos forces dans l’école, la formation et spécifiquement l’école primaire car, si nous ne pouvons pas d’évidence contenir les flots grandissants et mondiaux d’information et d’opinions souvent encagoulées, nous devons former nos plus jeunes concitoyens en devenir au numérique, aux media et donc avant toute chose aiguiser leur sens critique.

C’est ici sans nul doute le plus beau des combats que nous devons mener ensemble.

Et c’est la raison pour laquelle réunir à l’Assemblée nationale des acteurs de référence du numérique et des acteurs de référence de la formation nous paraît aussi essentiel.

Je suis par conséquent particulièrement et sincèrement heureux d’ouvrir avec vous cette 21ème cérémonie du Prix des technologies numériques.

Je vous remercie.