Le JDD | Immigration : « Pour dire oui, il faut pouvoir dire non »

Le jour même où la représentation nationale se saisissait du débat sur la politique migratoire de la France et de l’Europe, était publiée dans les colonnes de Libération une tribune cosignée par 13 maires. Un aréopage d’édiles ayant pour point commun d’exercer des responsabilités depuis de longues années non seulement au niveau local mais aussi au Parlement. Certains ont même trahi l’honneur du pays en votant la déchéance de nationalité.

Conservateurs de gauche et de droite s’unissent ainsi à nouveau dans les colonnes d’un journal parisien pour s’arroger le monopole de la solidarité et distribuer des brevets d’humanisme, le tout sans jamais s’interroger sur leur propre bilan.

Mais le temps n’est plus de renvoyer dos à dos ceux qui commentent plutôt que de faire. Il n’est plus non plus de dénoncer un propos simpliste opposant les bonnes consciences autoproclamées au « méchant » Etat.

Cette nouvelle tribune est symptomatique d’une situation bien plus grave.  Je veux parler du fossé qui s’accroît entre une poignée d’élus déconnectés de la vie réelle et les Français, et qui alimente in fine le vote extrémiste. Ce texte a une apparence, un quarteron de rentiers de la politique ; il a une réalité, un groupe de revanchards déracinés. Il faut vraiment, en effet, vivre dans une bulle loin des préoccupations quotidiennes de nos concitoyens pour enchaîner autant de calembredaines et de billevesées sur un sujet – l’accueil des réfugiés – devenu pourtant central.

Nous, responsables publics, serons jugés sur notre capacité à obtenir des résultats concrets. Ce que les auteurs de la tribune ont oublié durant des décennies. Dénoncer sans faire, dire sans agir, c’est alimenter le ressaut des nationalismes européens que nous pensions encalminés dans les fosses putrides de l’Histoire. Nous ne serons jamais de ceux-là : l’action politique n’est grande que lorsqu’elle regarde la réalité en face. Comme disait Jaurès, nous « regardons le réel pour aller à l’idéal. »

Ne pas vouloir voir, ne pas vouloir entendre, ne pas vouloir écouter, ne pas vouloir sortir du confort intellectuel des postures, ne plus jamais regarder la réalité en face, se terrer dans le déni islamiste, ce n’est pas seulement faire preuve d’aveuglement ou de naïveté, non. C’est prendre sa part de responsabilité dans le développement des pratiques de dévoiement du droit d’asile.

Oui, des ressortissants à l’abri de la guerre et des persécutions détournent aujourd’hui le droit d’asile pour des motifs économiques.

Oui, l’Etat de droit, notre bien commun, est battu en brèche lorsque les obligations de quitter le territoire ne sont pas exécutées et lorsque des élus locaux annihilent les dispositifs de retours volontaires.

Oui, l’embolisation du système d’asile produit des situations inhumaines, avec des familles qui attendent des mois voire des années dans un flou coupable pour avoir une réponse à leur demande.

Être humaniste, ce n’est pas se contenter du statut quo. Etre humaniste, c’est permettre à celles et ceux qui en ont le plus besoin d’être dignement accueillis et véritablement intégrés. Être humaniste, c’est lutter efficacement contre les réseaux de passeurs, contre ces mafias coupables sous nos yeux du trafic le plus insupportable, celui d’êtres humains, contre des criminels qui exploitent la misère et promettent un eldorado qui n’existe pas. Être humaniste c’est enfin offrir un avenir, dans leur pays d’origine, à celles et ceux qui aujourd’hui veulent le quitter.

Il faut rassurer les Français quant à l’avenir de leur système de protection sociale, de leur mode de vie, pour lesquels ils ont déjà beaucoup sacrifié. Si la France devait agir sans faire preuve d’une intransigeance républicaine, elle affaiblirait le cœur de son message universel ainsi que les conditions, que nous voulons exemplaires, de l’accueil des réfugiés.

Ce questionnement migratoire met la France et plus largement l’Union européenne face à une responsabilité historique. Fidèle à ses valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité, notre pays se doit de regarder et d’affronter la situation avec une très grande lucidité. Comme le disait le Président François Mitterrand : « Pour dire oui, il faut pouvoir dire non. »

Alors parlons d’immigration. Parce que c’est parler du quotidien des Français et de la Nation toute entière. Mais aussi et surtout agissons. Pour que la France reste à la hauteur de ce qu’elle est, fidèle au message d’accueil des réfugiés qu’elle a longtemps su porter, tout en étant capable de maintenir et de renforcer sa cohésion nationale.

Le moment est grave : bouleversement migratoire mondial, menace terroriste, défi climatique. Face à ces enjeux immenses, le risque de bascule est grand. Il est de notre devoir de faire bloc et d’agir avec méthode.

Je le dis à celles et ceux qui veulent utiliser le thème de l’immigration à des fins électoralistes : vous avez tort. C’est une grave erreur que nous payerions collectivement à un moment ou un autre.

Les responsables politiques regagneront la confiance des Français quand ils assumeront leurs responsabilités. La nôtre est immense. Il en va de la vie de ces milliers de femmes et d’hommes qui meurent en Méditerranée et de l’équilibre politique du monde.

Florian BACHELIER