Le Point – La loi de M. Erdogan ne doit pas primer sur celle de la République

Le Point – La loi de M. Erdogan ne doit pas primer sur celle de la République

Terrorisme islamiste, pressions de l’étranger… le député LREM appelle à l’unité du pays dans ce « combat contre l’obscurantisme ».

Propos recueillis par Olivier Pérou

Moins de deux semaines après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, une nouvelle attaque terroriste frappait jeudi matin la France, à Nice, au sein la basilique Notre-Dame de l’Assomption, où trois personnes ont été tuées. Emmanuel Macron a appelé les Français à « l’unité » et à « ne rien céder à l’esprit de division » ni à « aucun esprit de terreur ». Premier questeur de l’Assemblée nationale, le député LREM Florian Bachelier déclare : « Il n’y a plus de place ni pour la division ni pour la lâcheté » dans la guerre contre le terrorisme islamiste.

Un nouveau drame a frappé la France, à Nice. Ça n’en finira donc jamais ?

C’est une nouvelle épreuve que notre nation traverse. Permettez-moi avant tout de dire ma compassion pour les familles des victimes, leurs proches, et dire aussi que ce sont des policiers français qui ont fait leur devoir avec un courage qu’il faut saluer. C’est avec leurs armes que, par ailleurs, la police municipale niçoise a pu neutraliser le terroriste. Je veux croire que cela fera évoluer certains maires de grandes villes de France. La menace terroriste est là, forte, permanente. C’est la France qui est visée pour ce qu’elle est, un pays qui n’abdique jamais la liberté, qui ne se soumet pas, et le président de la République, pour ce qu’il dit, pour ce qu’il fait.

La France, qui est le pays des Lumières, a toujours été en pointe du combat contre l’obscurantisme. Nous assistons, depuis trois semaines, à une accélération d’opérations qui correspondent à une réplique coordonnée aux actions que nous menons contre ces réseaux islamistes. Les responsables politiques dans leur ensemble doivent désormais sortir d’une forme de déni qui les a trop longtemps rendus impuissants. Je le dénonce depuis des années maintenant, mais je veux croire que la prise de conscience généralisée va permettre l’unité des différentes forces politiques et la mobilisation de tous les Français. Trop de larmes, trop de sang versés. Par-delà l’écœurement et la colère, nous nous devons d’apporter une réponse claire, ferme et radicale.

La France est-elle assiégée ?

La France, parce qu’elle est la France, est ciblée par des puissances étrangères, par des dirigeants qui font honte à leur peuple. C’est une opération de déstabilisation qui vise notre pays, nos valeurs, et nommément le chef de l’État pour avoir redit aux Mureaux que nous allions éradiquer le séparatisme islamiste. Cette menace, instrumentalisée par le président Erdogan, s’appuie sur des réseaux islamistes qui sont sur le territoire national. La situation n’est plus, si jamais elle l’avait été un jour, tolérable ! La République doit se défendre, la France doit se défendre. Et je veux noter qu’elle a, à ses côtés, l’ensemble des chefs d’État européens.

Alors, que faire ?

Assumons d’appréhender la complexité des attaques pour mieux les parer. Certains assaillants viennent de l’étranger, d’autres sont français. Les sujets sont migratoires, éducatifs, numériques, psychiatriques, financiers, diplomatiques, juridiques. C’est sur l’ensemble de ces fronts qu’il faut agir. Et l’ensemble du continuum renseignement-police-justice-carcéral doit marcher au même pas dans ce combat. Nous continuerons de renforcer cette chaîne avec à l’esprit également une vérité dont chacun doit prendre la mesure : quand on dévie nos forces de l’ordre de leur mission de protection et de surveillance pour les mobiliser sur du maintien de l’ordre, nous facilitons la tâche de nos ennemis.

« Les islamistes et les extrémistes dits de gauche ou de droite se nourrissent l’un l’autre »

Au lendemain de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, un débat s’est ouvert sur la collusion entre des groupes d’extrême gauche et des mouvances islamistes. C’est quoi, concrètement, l’islamogauchisme ?

Ce n’est pas un débat mais un triste constat. Une partie de la classe politique a navigué, pendant des décennies, entre naïveté, compromission et lâcheté. Et effectivement, une partie de la gauche indigéniste parfois grimée en vert s’est abaissée, pour des raisons électoralistes, à communautariser l’électorat, à servir des clientèles plutôt que l’intérêt général. Il suffit de regarder la duplicité de discours et la complicité d’actes. Pour être clair, je ne mets pas les islamistes et les extrémistes dits de gauche ou de droite sur le même plan, mais les deux se nourrissent l’un l’autre. Leur objectif commun est d’abattre la République.

Tous responsables et coupables, donc ?

Un responsable politique porte par définition la responsabilité de sa parole et de ses actes. Ces paroles et ces actes peuvent nourrir les cerveaux malades des criminels qui passent à l’acte. Je veux croire que désormais chacun le mesure. Il y a des sensibilités politiques différentes, et c’est heureux, mais il n’y a qu’un seul camp, celui de la République française, une seule communauté, la communauté nationale. Il appartient à chaque responsable politique de mettre fin à la déchéance de rationalité, au recul de l’esprit public qui pousse à penser les forces de l’ordre comme maltraitantes, les élus comme pourris, les entrepreneurs comme cupides, les journalistes comme malhonnêtes et les magistrats comme corrompus. Nos ennemis veulent nous abattre, ne leur faisons pas le cadeau de nous abaisser. La France est attaquée. Seul le peuple de France peut, uni dans sa diversité, éradiquer le mal qui le ronge, le séparatisme islamiste. Nous devons, les uns et les autres, la majorité présidentielle en premier, nous montrer à la hauteur de ce combat engagé par nos prédécesseurs. Nous devons le mener avec autant d’humilité que de détermination.

Dans le viseur de Jean-Michel Blanquer et de députés LREM : Jean-Luc Mélenchon. Qu’a-t-il « d’islamogauchiste » ?

Il y a plusieurs Jean-Luc Mélenchon. Je préférerais retenir l’excellent ministre de l’Enseignement professionnel qu’il a été il y a près de 20 ans que la caricature qu’il est aujourd’hui trop souvent. Mais le président Mitterrand disait : « L’excès de langage est un procédé coutumier de celui qui veut faire diversion. » Ne tombons pas dans son piège. Je reste à penser que le meilleur procureur de Jean-Luc Mélenchon, c’est aujourd’hui lui-même, mais que surtout il appartient aux responsables politiques de regarder devant, de voir comment nous pouvons organiser nationalement, localement, avec les républicains de toutes sensibilités confondues, l’unité qui est la condition sine qua non de la mobilisation de l’ensemble des Français. Les Français ont trois guerres à mener, une sanitaire, une économique et une contre le terrorisme islamiste.

Il y a les errements de la gauche et les oublis de la droite. N’est-ce pas François Fillon qui a enterré le rapport Obin sur « les signes et les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » ?

Incontestablement, des erreurs ont été commises par nos prédécesseurs. C’est d’ailleurs la rançon de ceux qui exercent des responsabilités. Mais ne faisons pas comme si nous le découvrions, et épargnons-nous, les uns les autres, des leçons péremptoires. Si nous nous divisons, ils gagneront. Le sujet, c’est de mobiliser l’ensemble du pays dans ce combat contre le séparatisme islamiste. Nous devons améliorer l’organisation du renseignement, continuer à redonner des forces à notre police, faire en sorte que les décisions de justice s’appliquent réellement, reconduire à la frontière ceux qui ne respectent pas la loi de la République, investir comme jamais dans notre école, remettre les professeurs, les enseignants au cœur de la reconquête républicaine, poursuivre l’action diplomatique, la coordination de nos alliés européens, veiller à l’exécution des accords bilatéraux avec les pays fuis par leurs populations, etc.

C’est un long combat…

Non seulement, nous avons besoin de l’unité des responsables politiques républicains, mais de la mobilisation de l’État, des préfets, des maires, des élus locaux, des magistrats, des policiers, des professeurs, des éducateurs, de tous les soldats civils de la République. Cela prendra des années, c’est un combat culturel, mais il y a urgence à intervenir. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir que 74 % des jeunes musulmans vivant en France font passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République (Institut Montaigne). Ce n’est pas tenable ! Il faut immédiatement apporter une réponse claire, ferme et sans ambiguïté et sur le moyen terme, soutenir nos professeurs qui ont cette mission fondamentale, essentielle de former des citoyens, d’aiguiser des esprits au sens critique. L’école française est le creuset où se forment nos enfants à devenir des citoyens. La croyance religieuse, si importante qu’elle puisse être pour la construction de certains, relève du domaine de l’intime. Nos prédécesseurs se sont battus, il y a plus d’un siècle, pour garantir aux Français cette séparation entre le temporel et le spirituel. En France, chacun est à sa place et une seule loi s’applique et doit s’appliquer partout et sur l’ensemble du territoire national, la loi de la République, celle qui est faite par les hommes.

Le gouvernement a décidé de s’attaquer aux associations liées à l’islamisme radical, mais il semble difficile de mener à bien ces mesures, faute d’armes constitutionnelles. Faut-il changer la Constitution pour se doter d’un arsenal bel et bien efficace ?

La France est un État de droit. Sa norme suprême est la Constitution. Elle assure l’équilibre entre nos grands principes. Mais il n’y est écrit nulle part que nous aurions l’interdiction de défendre ces grands principes contre ceux qui entendraient les détruire. Il s’agit plus d’un sujet d’exécution et d’interprétation que d’écriture de la loi elle-même. Là non plus, il ne faut pas inverser la menace. Nos libertés fondamentales sont menacées par un ennemi, le séparatisme islamiste, et non par la réponse que la puissance publique doit y apporter de façon ferme. Nous ne sommes pas un agrégat d’individus consommateurs de droits, nous ne le serons jamais. Nous sommes une nation de citoyens libres. Avec un intérêt qui dépasse la somme des intérêts de tous ses membres. L’État de droit, c’est le cadre, mais nous n’éradiquerons pas la menace du séparatisme islamiste avec un cadre mais avec l’arsenal que nous aurons constitué et décidé d’utiliser vraiment. Tous ceux qui ont pour objectif de transgresser notre principe d’une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale » doivent être et seront neutralisés. Nous ne combattrons pas nos ennemis avec des bougies. Nous nous battrons mètre par mètre, rue par rue, village par village, ville par ville contre ce fléau. La France, c’est une volonté et un combat de chaque matin.

« Recep Tayyip Erdogan a trahi la Turquie laïque de Mustafa Kemal Atatürk »

Près de deux semaines après l’assassinat de Samuel Paty, l’école va reprendre lundi prochain. Craignez-vous que des élèves renoncent à participer à l’hommage à Samuel Paty ou dénoncent les règles de la laïcité à l’école ?

C’est justement parce que nous avons collectivement, depuis 30 ans, abandonné nos professeurs en première ligne qu’il nous faut maintenant, non pas juste leur rendre hommage, mais être à leurs côtés chaque jour. Ce sont eux qui transmettent les valeurs de la France. Ils sont le véritable cœur de l’action publique ! Je pense qu’il faudrait que, chaque année, une journée au moins soit consacrée à l’enseignement de ces valeurs, notamment la liberté d’expression, que l’ensemble des professeurs, des élus et des serviteurs de la République soient mobilisés, côte à côte. Dans l’hypothèse où des élèves refuseraient de participer à ce moment d’échanges, de communion et d’hommage, alors nous saurions où il faudrait redoubler d’efforts.

Et après cette rentrée, que faire ? Comprendrez-vous que des enseignants préfèrent, par sécurité voire par peur, s’autocensurer sur des points du programme ?

Je le comprends parfaitement. Ce n’est pas le fils de professeur que je suis qui vous dira que c’est facile. Mais c’est justement la mobilisation de l’ensemble des acteurs qui fera notre force. Il ne faut plus laisser les professeurs seuls. La proposition du président de l’Association des maires de France, François Baroin, d’installer auprès de chaque école un conseil réunissant les élus chargés de l’éducation, les associations, les membres des conseils d’établissements et les représentants de l’État, comme cellule d’alerte républicaine, me semble être une réponse concrète pertinente. Charles Péguy décrivait les jeunes instituteurs de l’école normale comme « étant vraiment les enfants de la République, ces nourrissons de la République, ces hussards noirs de la sévérité ». La mission civique, littéralement, d’instruire nos enfants, tous les enfants de la République, tous les enfants de France, est plus essentielle que jamais.

Les attaques ad hominem de Recep Tayyip Erdogan sur Emmanuel Macron, la France et sa laïcité compliquent-elles le combat contre l’islamisme radical ?

Déjà ce n’est pas une surprise. Le message du lâche assassin de Samuel Paty visait le chef de l’État et se revendiquait des réseaux de M. Erdogan. M. Erdogan a trahi la Turquie laïque de Mustafa Kemal Atatürk. En Turquie, la République a été proclamée en 1923, le califat aboli en 1924, les confréries religieuses interdites, les tribunaux coraniques supprimés, l’égalité juridique entre les femmes et les hommes proclamée. La religion était confinée à l’espace privé. M. Erdogan, pour se dépêtrer d’un rejet grandissant du peuple turc à son endroit, a choisi la carte de l’islamo-nationalisme. Ce n’est pas à la hauteur du grand pays qu’il dirige. Mais je veux croire que cet islamo-nationalisme passera et que la Turquie restera. La loi de M. Erdogan ne doit pas primer sur celle de la République et ceux, Français ou étrangers, qui voudraient s’y essayer seront combattus jusqu’au dernier. Je crois que c’est le sens de la mobilisation de l’ensemble des pays de l’Union européenne, autour du chef de l’État français.

Là aussi, comme le disait Emmanuel Macron, « nous sommes en guerre » ?

Oui. Le temps n’est plus aux hommages, mais à l’action. La France mène ce combat universel et le discours des Mureaux en est un acte fondateur. La guerre contre le terrorisme islamiste est une guerre de valeurs. C’est la France, pour ce qu’elle est, qui est visée. La situation est très tendue. Les Français doivent en avoir parfaitement conscience. Ne faisons pas semblant de la découvrir. Hissons-nous, les uns et les autres, à la hauteur de notre responsabilité collective. Restons unis et faisons bloc. Il n’y a plus de place ni pour la division ni pour la lâcheté. Nous sommes la France ! J’ai en tête les paroles de Clemenceau : « Le gouvernement a pour mission de faire que les bons citoyens soient tranquilles, que les mauvais ne le soient pas. »