Presse

CONTEXTE [Interview] Florian Bachelier: « Je ne suis pas là pour jouer à la belote »

Premier questeur au Palais Bourbon depuis juin 2017, le député LRM d’Ille-et-Vilaine, Florian Bachelier, explique à Contexte sa vision de la fonction et ses premiers chantiers de rénovation du fonctionnement de l’Assemblée.

 

Pourquoi avoir choisi de vous présenter comme questeur ?

Jusqu’en juin 2017, j’étais président d’un cabinet d’avocat de 80 personnes, installé à Rennes et Lyon. Mon métier consistait à accompagner la création et la gestion des entreprises, avec la transformation numérique comme thème de prédilection. J’ai beaucoup travaillé sur les organisations complexes et les partenariats entre acteurs publics et privés.

Nous étions 11 candidats, j’ai mis en avant mon expérience professionnelle et les députés du groupe majoritaire ont choisi de faire un pari, en élisant comme premier questeur quelqu’un qui n’avait jamais été député auparavant.

Comment comptez-vous concilier cette charge prenante avec votre rôle de législateur ?

J’ai la responsabilité de transformer en profondeur l’institution et ne compte pas renoncer, pour autant, à mes autres rôles comme député. J’ai sacrifié 12 ans d’investissement professionnel, je ne suis pas là pour jouer à la belote.

Je pense qu’il est possible de tout concilier, c’est une question de choix et d’organisation. Je n’ai pas d’autre mandat et j’ai fait le choix d’abandonner tous mes autres engagements associatifs et professionnels. Alors que je n’y étais pas obligé, j’ai demandé mon omission du barreau.

J’ai également la chance de ne pas avoir de gros besoins de sommeil, ce qui me permet d’avoir des journées qui commencent à 7 h 30 et se terminent à une heure du matin. Je viens à Paris en général le lundi après-midi et repars le jeudi soir.

J’ai décidé de m’investir sur les questions numériques. Je suis membre de la commission de la Défense et vais bientôt avoir une mission d’information sur la cyberdéfense. J’ai demandé la création d’un groupe d’études sur la sécurité et la souveraineté numérique, que je devrais co-présider avec Laure de La Raudière. J’ai également postulé pour être membre de la commission supérieure du numérique et des Postes.

Les moyens matériels et les avantages financiers des députés font l’objet de critiques récurrentes. Comment comptez-vous traiter cette question ?

Nous avons déjà commencé, en alignant le régime de retraite et d’allocation-chômage des députés sur le droit commun. Concrètement, cela représente une baisse de 37 % du montant des pensions. Nous avons également économisé 800 000 euros par an en supprimant les cartes de transport pour les députés honoraires.

Je compte aller plus loin en diminuant le budget de l’Assemblée et en ouvrant les comptes. C’est de l’argent public, il ne doit y avoir aucun tabou.

La publication ne pourra pas aller jusqu’à l’intégralité du livre des recettes et des charges, qui contient beaucoup de données personnelles. Ce serait de plus techniquement inexploitable. Mais je ne suis pas fermé – si un sujet revient régulièrement – à publier des chiffres précis, en anonymisant les données.

La mesure de l’activité des députés suscite également des polémiques, comme cet été, entre vous et l’association Regards citoyens, qui édite le site nosdéputés.fr. Quelle sera votre action dans ce domaine ?

Un certain nombre de mes collègues se sont émus, en juin, et ne comprenaient pas pourquoi des élus chevronnés se permettaient, dans l’hémicycle, de se comporter comme des petits garçons mal polis. Les nouveaux députés ont compris que cela permet [aux anciens, N. D. L. R. ] de signaler leur présence dans l’hémicycle et s’assurer une bonne place dans le système de mesure actuel [mis en place par Regards citoyens, N. D. L. R. ]. Je ne suis pas certain que la qualité du travail d’un député se mesure à sa capacité à éructer dans l’hémicycle.

Nous avons donc invité l’association Regards citoyens pour discuter à la questure. J’ai lu dans la presse des échos de cet entretien. Ce n’est pas du tout celui que j’ai vécu, mais je n’ai pas souhaité répondre, pour ne pas alimenter les polémiques inutiles. Je souhaite travailler avec eux et d’autres, pour trouver un système qui présente la réalité du travail parlementaire.

Regards citoyens utilise les données produites par l’Assemblée, qu’ils prennent sur son site. Quelles évolutions seraient possibles, pour produire d’autres données ou affiner celles qui existent ?

Le premier niveau de réponse est d’expliquer qu’une loi ne se fait pas que dans l’hémicycle, mais aussi en commission et dans des réunions préparatoires qui ne sont pas publiques. La partie mesurée est assez faible et ne permet pas de savoir si tel ou tel député fait bien son travail.

À titre personnel, je regarde ce qui se passe dans les autres parlements. En Israël, à la Knesset, un voyant lumineux signale quand un député se trouve dans la zone à proximité de l’hémicycle. Nous pourrions avoir des dispositifs similaires, ce qui permettrait de mesurer la présence en commission autrement qu’avec des signatures sur des feuilles de présence, ce qui est un peu infantilisant.

Il est possible de signaler les participations aux audtions des groupes d’études et des missions d’information. Les députés peuvent aussi décider de publier leurs agendas. Ils sont de plus en plus nombreux – à commencer par moi – à le faire et cela va probablement se généraliser.

Il faut être conscient de la responsabilité qui pèse sur ceux qui réalisent ces mesures, car elles ont des effets sur le terrain. Cet été, les élus PS d’Ille-et-Vilaine ont écrit à la presse pour signaler mon soi-disant absentéisme, alors que j’ai été très assidu, y compris aux séances de nuit. Et je ne parle même pas des réactions sur les réseaux sociaux.

Quels sont les chantiers que vous entendez lancer pour la modernisation numérique de l’Assemblée ?

La cybersécurité est un chantier prioritaire. Beaucoup de Parlements, comme les britanniques ou les allemands, ont déjà fait l’objet d’importantes attaques informatiques. L’évolution des usages implique une sollicitation plus importante des systèmes d’information de l’Assemblée, qui sont saturés depuis quelques semaines. Les députés, qui ont l’habitude des outils, contournent les obstacles et les rigidités, mais de ce fait, aggravent les risques de sécurité.

Sur le fonctionnement quotidien, nous avons commencé à mettre en place de nombreuses petites évolutions. Je ne peux pas, pour l’instant, réserver moi-même mon train depuis mon smartphone, je suis obligé de passer par le bureau des transports. L’Assemblée n’est pas encore en mesure de créditer directement mon compte Uber, et pour me faire rembourser, je dois imprimer le mail et l’envoyer en version papier…

Nous voulons également généraliser les tablettes dans l’hémicycle, ce qui permettra des économies sur le budget papier, qui est quand même de 77 000 euros par an. Je réfléchis aussi à un service de « cloud » dédié, avec des outils souverains, pour le stockage des données.

De leur côté, les députés et les groupes multiplient les initiatives. Le groupe de la République en marche va tester des outils de réunion collaborative.

Source : https://www.contexte.com/article/pouvoirs/florian-bachelier-je-ne-suis-pas-la-pour-jouer-a-la-belote_77614.html