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JDD [Tribune] – « Fake news » : pourquoi il faut une loi par Florian Bachelier

Lumière sur les fake news avec cette tribune publiée dimanche dans le JDD. 

« La fake news est une arme de déstabilisation massive (…) à même de porter atteinte à la souveraineté de l’Etat »

Un siècle après la fin de la Grande Guerre, nous serions bien avisés de reprendre les réflexions de Marc Bloch sur la genèse et la propagation des fausses nouvelles : le phénomène, analyse-t-il, surgit et s’amplifie lorsque la presse traditionnelle se voit devancée par les rumeurs, dont les guerres comme tous les temps de crise sont féconds. Nous avons été témoins de l’influence des fake news sur les élections présidentielles aux Etats-Unis. Nous en avons fait l’expérience en France au printemps dernier.

Les fake news constituent une menace sérieuse pour nos sociétés. Assurément, la France n’a pas connu une situation comparable à la campagne électorale américaine, où les attaques fallacieuses contre la candidate démocrate, Hillary Clinton, se sont montrées d’une rare violence. Pour autant, en faussant la discussion publique de façon pernicieuse, elles mettent en péril l’exercice démocratique en Europe.

La démocratie suppose une confrontation raisonnée de toutes les opinions dès lors qu’elles reposent sur des faits. Qu’il n’y ait aucune ambiguïté : les fake news ne sont pas des opinions alternatives ou dissonantes. Elles procèdent au contraire de la seule volonté de tromper, elles se veulent insidieuses. Nous le constatons aujourd’hui avec le succès croissant des théories complotistes au même moment où les médias traditionnels sont regardés avec de plus en plus de défiance. En Allemagne, le parti d’extrême-droite AfD joue de ce trouble et fait circuler ses propres « réinformations » pour corriger cette « Lügenpresse » – la presse menteuse – un terme employé par les Nazis pour les journaux d’opposition.

A l’heure où l’Europe est confrontée aux guerres hybrides et où la communauté internationale reconnaît le cyberespace comme un domaine d’intervention militaire au même titre que la mer et la terre, il faut saisir l’ampleur du danger. La fake news est aussi loin du canular que la Gerboise bleue d’un pistolet en plastique : c’est une arme de déstabilisation massive. Elle est à même de porter atteinte à la souveraineté de l’Etat.

C’est pour cela que le Président de la République a souhaité une nouvelle loi et des mesures fortes pour combattre les fake news.

La société civile n’a certes pas attendu pour réagir. Des médias ont proposé des initiatives de décodage qui aident le lecteur à séparer le bon grain de l’ivraie. Honorable, légitime, cette entreprise seule semble toutefois impuissante. Dans cette course infernale à la viralité, au mieux le démenti ne parvient pas à l’arrêter, au pire il finit par participer lui-même de la propagation.

En 2018, la loi sur la presse de 1881 n’est plus adaptée à l’ère d’internet et des réseaux sociaux, où les flux d’informations sont constants, sans frontière ni intermédiaire. C’est précisément parce que la liberté de la presse demeure un des droits les plus précieux que la loi doit évoluer.

La nouvelle loi devra tout d’abord permettre d’agir directement et en temps réel sur les hébergeurs de fake news. A cette fin, il faut pouvoir saisir la justice par un nouveau référé, en urgence : 24 heures de partages sur les réseaux sociaux peuvent déjà être désastreux. Cette action déboucherait sur la suppression du contenu en cause, le déréférencement voire le blocage du site. La loi doit en outre rendre possible de demander des comptes aux plateformes en exigeant de leur part des financements transparents voire limités. Avec des pouvoirs accrus, le CSA pourra refuser de conclure des conventions avec des médias sous contrôle étranger s’ils semblent avoir fréquemment relayé des fake news. Par ces moyens, il s’agit de mettre un terme à l’impunité et au lâche anonymat de ceux qui sapent derrière un écran l’exercice de la citoyenneté. Le temps est en somme de nouveau venu de rejeter l’obscurantisme par plus de lumière.

J’entends la crainte d’un retour sournois de la censure et je comprends ceux qui redoutent que la liberté de la presse et la liberté d’opinion n’en ressortent meurtries. Il n’en est rien. Tout d’abord, parce qu’il ne s’agit en aucune sorte d’évaluer les points de vue à l’aune d’une vérité officielle mais bien de lutter efficacement contre la diffusion volontaire de fausses informations, de même que notre système légal permet aujourd’hui de répondre à la diffamation et à l’escroquerie. Bien plus, parce que les premiers concernés par ce fléau sont avant tout les journalistes eux-mêmes dont le travail rigoureux, parfois élaboré au cours de longs mois de reportage, peut être fatalement balayé par l’émission et la transmission industrielles de ces rumeurs trompeuses. C’est pour cela qu’ils seront très largement associés à la réflexion et à la construction de cette nouvelle loi, dans un débat transparent, entre citoyens.

Source: http://www.lejdd.fr