Tribunes

EN MARCHE RENNES [Tribune] Lettre ouverte d’un « jeune esprit » à Madame Christiane TAUBIRA.

Publié le 20 février 2017

Chère Madame,

Quelle ne fut pas ma déception à la lecture de vos propos offensants répliqués sans la finesse, la nuance et la subtilité que je vous connaissais dans un entretien aux Inrocks.

Permettez-moi, Chère Madame, de vous faire part d’un témoignage – parmi les dizaines de milliers de « jeunes esprits » qui ont conscience – et plus que vous ne pouvez l’imaginer – de l’urgence de dépasser leurs propres habitudes idéologiques, leurs propres schémas de pensées, leurs propres cheminements intellectuels et leurs petits destins individuels.

Ce témoignage, c’est le mien mais il se décline à l’envi.

Mes grands-parents étaient ouvriers, paysans et pêcheurs dans le Finistère. Mon père était ouvrier puis enseignant en lycée professionnel et ma mère assistante maternelle.

Je suis né en Lorraine, 2 ans avant l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir. J’y ai vu le terreau de la montée en puissance de l’extrême droite. Les débuts de la déconnection entre la perception des professionnels des appareils politiques et la réalité des mutations du monde.

J’ai connu très rapidement les luttes politiques et syndicales, l’importance de la parole et de l’action publiques, le sens de l’engagement et des responsabilités.

J’ai grandi dans une famille de gauche et je suis devenu ce que vous qualifierez certainement de pur produit du système. Ce système, que moi je nomme l’école de la République, m’a donné la possibilité de m’émanciper socialement.

Je suis aujourd’hui Avocat d’Affaires, responsable associatif et chef d’entreprise.

Je sais pour autant parfaitement distinguer ma gauche de ma droite.

J’ai pourtant grandi également avec Claudel, Giono et Céline.

J’ai dévoré Benda. Permettez moi de vous inviter à relire La Trahison des Clercs..

Cela ne m’a pas empêché d’apprendre de Voltaire, d’Hugo et Zola.

J’ai apprécié Péguy sans honte et sans m’arrêter à chaque ligne sur son parcours idéologique personnel.

J’y ai vu autant de sensibilité que dans les références littéraires que vous avez plaisir à citer.

Entre le noir et le blanc, il y a tellement de nuances de gris, Madame Taubira.

Politiquement, je sais aussi ce que nous devons à des femmes de droite comme Madame Simone Veil et à des hommes de droite comme Messieurs De Gaulle, Pompidou et Chirac.

Un peu plus loin de nous mais pas tant que cela, c’est un certain Abraham Lincoln, pourtant un affreux Républicain américain, qui, il y a 150 ans abolissait l’esclavage aux Etats-Unis.

C’est enfin une femme de droite, Madame Merkel, qui a sauvé, l’année dernière, l’honneur de l’Europe lorsqu’il s’est agi de prendre ses responsabilités sur la question des réfugiés.

Il faut parfois s’affranchir de ses propres chaînes, Madame Taubira.

Nos propres parcours de vie sont traversés par des marques d’influences contradictoires, des paradoxes intérieurs et des rencontres avec l’altérité. C’est ce qui en fait leur épaisseur.

L’altérité, le goût pour l’autre, l’acceptation de la différence de l’autre me semblaient être des valeurs que je partageais avec vous, non en tant que femme de gauche, mais en tant que citoyenne humaniste.

J’ai eu l’occasion de vous rencontrer et vous remercier personnellement pour le combat héroïque que vous avez mené en début de quinquennat et je pense m’exprimer au nom d’une grande partie des « jeunes esprits » en vous disant que ce n’est pas tant pour la force qui a été la vôtre pendant cette période que pour la finesse de vos plaidoyers et la subtilité des références que vous utilisiez au nom des valeurs de progrès que nous portons.

J’ai, pour ma part, décidé de m’engager dans le Mouvement En Marche ! non par fascination personnelle pour Emmanuel Macron mais par pragmatisme, parce que les valeurs que notre Mouvement porte, la méthode et la vision que nous développons sont la seule alternative au concours de repli sur soi qui nous était prédit depuis plus de 2 ans.

Je me reconnais, moi le « jeune esprit » de gauche (plus si jeune que cela je le concède), dans l’urgence d’agir pour protéger nos droits humains face à la montée des ultra-conservateurs de tous bords, ne pas me résigner à abandonner le rêve européen dont la jeunesse, Madame Taubira, mesure bien plus que vous ne le croyez, l’importance pour son avenir.

Parce que je crois en l’impérieuse nécessité de changer les approches et la méthode pour faire face au monde tel qu’il existe et non tel que les vieux appareils le fantasment et le dogmatisent.

Ma génération n’a connu que le chômage de masse et doit faire face aux mutations du monde qu’une partie de la gauche d’estrade ne semble pas réellement percevoir.

Je ne souhaite pas, moi, que la protection sociale des plus faibles soit facturée demain à leurs enfants et à leurs petits-enfants.

Je crois enfin, Madame, que c’est l’école primaire qui est au cœur de tous les enjeux.

Dans mon département (l’llle-et-Vilaine), il y a depuis le début d’année 3 réunions publiques tous les soirs qui traitent des sujets concrets du travail, de l’école, de la santé, de l’environnement, de l’Europe, des solidarités, de la citoyenneté, de la laïcité, etc., bref des sujets qui concernent nos quotidiens.

Dans ces réunions, 80 % des participants n’ont pas eu d’autre expérience politique auparavant. Les autres viennent principalement du PS, du PRG, des écologistes, de l’UDI, du Modem mais aussi des Républicains.

Je puis vous assurer, Chère Madame, que tous ces citoyens engagés qui sont revenus au débat public font, sur les sujets essentiels, les mêmes constats, bien loin des positions dogmatiques et du clivage que vous décrivez comme une summa divisio. Au final et au fond, sur les axes fondamentaux, ils sont capables de partager une vision et de faire du consensus.

Ces gens-là, « jeunes (et moins jeunes) esprits », savent d’où ils viennent et ils savent où ils vont, soyez en convaincue.

La liberté et l’égalité sont, vous le savez, des combats qui ont toujours été portés par des femmes et des hommes qui n’avaient pas pour horizon intellectuel ultime le clivage mortifère des bons et des méchants.

Le Monde est complexe. L’Homme est multiple.

L’essence même de votre parcours témoigne de l’idée que c’est l’altérité, l’autre, le « non-nous » qui nous complète, nous nourrit et nous rend plus fort.

Je ne veux pas croire que les mots que vous avez prononcés nient auprès de la jeunesse la hauteur de vue, les convictions profondes et la liberté que nous vous connaissions.

Nous ne pouvons plus nous limiter intellectuellement aux arguments éculés des professionnels de politique qui distribuent depuis des années des brevets de moralité de gauche et de droite.

Il y a urgence Madame et – si je comprends que ceux qui n’ont pour capacité que le confort de la pensée prémâchée érigée en élément de langage s’abandonnent à cette nauséeuse habitude – je ne veux pas imaginer que vous, vous ne participiez pas de toutes vos forces à notre Combat commun pour l’émancipation et le progrès de toutes et tous.

Je conclus ce témoignage en citant un auteur qui nous inspire au quotidien dans notre engagement.

« Aussi loin et différent que soit l’autre, l’autre est un autre moi-même. ».

Cet auteur s’appelle Christiane Taubira.